Avez vous remarqué à quel point nos goûts évoluent en fonction de la mode ?

Même le bouquet que vous offrez aux autres ou à vous même est soumis à ses impératifs exigeants : il doit être dans l’air du temps.

Remontons en arrière et glissons un œil jusqu’aux bouquets des années 50. Il pouvait y avoir les fleurs du jardin si on avait un jardin.
Les citadins piquaient des roses ou des glaïeuls bien raides sur leurs longues tiges dans un haut vase.
Le cristal était bien vu. Les fleurs, surtout les roses, livrées par 12 ou par 6 exprimaient par leur couleur les sentiments à la base de l’envoi, du rouge de la passion au rose du simple remerciement.

Les années 60 avaient la senteur piquante de l’œillet qui accompagnait les chansons hispanisantes de Luis Mariano. Les tailleurs Chanel sortaient du purgatoire de l’après guerre en arborant un camélia à leur boutonnière. Les vieilles dames trouvaient encore Place de l’Opéra à Paris, un marchand ambulant qui leur vendait des bouquets de violettes odorantes. Dans les maisons, le caoutchouc partait à l’assaut du plafond ou dépérissait lamentablement selon les soins qu’on savait lui fournir. On passait ses feuilles à la bière pour les faire briller les soirs de réception. Aujourd’hui, on parlerait de maltraitance à végétaux. Le dahlia faisait oublier l’automne avec l’éclat de ses couleurs, suivi par le chrysanthème à la tête folle ou la sobre bruyère de la Toussaint. On sentait un air d’opulence est d’optimisme.

Les années 70 ont un parfum soixante-huitard. On casse les codes. Si les roses arrivent à maintenir leur statut de fleur éternelle, on préfère désormais les bouquets de fleurs séchées, sans avoir encore réalisé que ce sont de redoutables nids à poussière. La monnaie-du-pape s’installe dans de hauts vases, de préférence marron. On va plus loin : jusqu’au Japon. C’est l’ikebana qui a la cote. Désormais les femmes travaillent, mais celles qui en ont encore le loisir s’inscrivent à des ateliers pour apprendre à composer les feuilles, les fleurs et les branches de ce bouquet oriental très déstructuré.

Arrivent les années 80. Musique disco et épaules larges. Les fleurs aussi s’épanouissent. Roses, tulipes ou freesias, il en faut beaucoup, avec un détail essentiel : la fleur est coupée au ras de son vase, seule la corolle dépasse, comme dans les tableaux de Matisse. On privilégie une apparence de fleur de jardin, alors qu’elles sont obtenues par d’habiles pépiniéristes. Amaryllis et narcisses sont les stars de l’hiver.

Les années 90 mélangent les couleurs des roses et, peut-être sous l’influence des couturiers japonais, voient le déferlement des orchidées.

Nouveau millénaire. On change d’époque. La fleur s’est industrialisée, les fleuristes font souvent partie d’une chaîne et vendent des bouquets standard, au nombre desquels le fameux bouquet rond. Pour plus d’originalité, on compose de grandes gerbes de lys blancs.

Enfin pour donner une apparence furieusement mode au bouquet d’aujourd’hui, il faut savoir le composer avec plusieurs espèces, mêlant sophistication et rusticité. Mélanger comme si on revenait de la cueillette pivoines, roses de jardin, épis de blé, grandes herbes, une branche de lilas en saison. La moderne Belle des Champs ajoute même quelques coquelicots dont elle aura flambé la tige pour les faire tenir un jour ou deux. Ou elle ne le dira pas mais elle s’en sera remise à un très bon fleuriste.

Marie Hélène Massé

Jardins Jardin 2017